Ce ne sont pas les pastilles de chlore qui brûlent les yeux à la piscine. Le vrai responsable porte un autre nom : la chloramine. Dans la plupart des cas, les yeux irrités sont causés moins par le chlore lui-même que par des composés appelés chloramines, qui se forment quand le chlore réagit avec des contaminants azotés apportés par les nageurs : sueur, urine, huiles corporelles, cosmétiques, crème solaire et débris organiques. la réaction chimique qui pique les yeux, c’est vous qui la déclenchez. Bien avant de plonger.
À retenir
- L’odeur caractéristique de la piscine révèle une eau mal traitée, pas bien chlorée
- Une piscine contient en moyenne 75 litres d’urine et c’est cette urine qui pique vos yeux
- Une simple douche d’une minute avant le bain élimine 90% du problème
La chloramine, ce sous-produit qu’on fabrique soi-même
Le mécanisme est presque cruel de simplicité. Le chlore est utilisé dans les lieux aquatiques pour tuer les germes, mais quand il se lie aux déchets corporels que les nageurs apportent dans les piscines, il peut former des substances chimiques appelées chloramines. Ce n’est donc pas l’excès de chlore qui pose problème, c’est sa rencontre avec tout ce que notre corps transporte : traces de transpiration, résidus de crème, cellules mortes, et, disons-le sans détour, urine. Une étude a même mesuré qu’une personne sur cinq fait pipi à la piscine, et des mesures ont montré qu’une piscine publique de grandeur moyenne contient environ 75 litres d’urine. Un chiffre qui remet en perspective toutes les baignades d’été.
La chimie derrière ce phénomène a été documentée depuis longtemps. Une expérience de laboratoire menée en 1973 a montré que l’eau du robinet additionnée de composés chlorés à 1 mg/L n’augmentait pas significativement l’irritation, tandis que la plus forte irritation était produite par 2 mg Cl₂/L sous forme de monochloramine. Le chlore actif, celui qui désinfecte réellement l’eau, n’est quasiment jamais en cause. C’est son cousin chimique, formé après coup, qui fait tout le sale boulot sur nos muqueuses.
L’odeur de piscine ? Encore un malentendu
Ce fameux parfum caractéristique qu’on associe à une eau « bien chlorée » trahit en réalité l’inverse. Cette forte odeur chimique à la piscine ne vient certainement pas d’une eau propre : elle vient des chloramines, qui se forment quand le chlore se lie aux composés azotés provenant de la sueur, des huiles corporelles, des cellules mortes, des cosmétiques et de l’urine des nageurs, et ce sont elles qui sont responsables de la majorité des picotements aux yeux, de la sécheresse cutanée et de l’irritation respiratoire. Une piscine correctement entretenue devrait presque sentir neutre. Le paradoxe est total : plus l’odeur de « chlore » est forte, moins l’eau est bien traitée.
Ce phénomène s’aggrave nettement en intérieur. Les piscines couvertes provoquent généralement une irritation oculaire plus forte car les chloramines s’accumulent dans l’air au-dessus de la surface de l’eau, ce qui explique pourquoi certains centres aquatiques intérieurs semblent agressifs dès l’entrée, avant même que les nageurs ne touchent l’eau. Un mauvais système de ventilation transforme alors le hall d’accueil en piège à trichloramine, cette molécule volatile en cause dans la majorité des signalements d’irritation oculaire et respiratoire chez les employés de piscine, comme l’a documenté une enquête menée dans un parc aquatique de l’Ohio par les autorités sanitaires américaines.
Ce qu’on peut réellement changer, dès le vestiaire
La bonne nouvelle, c’est que la formation de chloramines dépend directement de gestes simples, pris avant l’entrée dans le bassin. Garder la sueur, la saleté et l’urine hors de l’eau aide à empêcher la formation de chloramines, et se doucher pendant seulement une minute avant d’entrer dans l’eau permet d’éliminer la majeure partie de la saleté ou de tout autre résidu présent sur le corps. Ce rituel de douche obligatoire, souvent perçu comme une formalité administrative dans les piscines municipales françaises, a en réalité une justification chimique précise : moins de matière organique sur la peau, moins de réactif disponible pour former les composés irritants.
Le port du bonnet de bain participe au même effort, en limitant l’apport de cheveux et de résidus capillaires dans l’eau. Et la règle la plus évidente reste la plus ignorée : ne jamais uriner dans le bassin, un geste que le CDC rappelle explicitement dans ses recommandations de baignade saine. Ces précautions, prises collectivement, expliquent pourquoi certains bassins restent limpides et inodores même très fréquentés, quand d’autres deviennent irrespirables dès le milieu de matinée.
Un enjeu réglementé, pas seulement anecdotique
En France, la question dépasse le simple inconfort estival. Depuis 2003, les travaux exposant aux dérivés aminés des produits chlorés tels que la chloramine dans les piscines figurent au tableau des maladies professionnelles reconnaissant les rhinites et asthmes professionnels. Un texte réglementaire fixe même une limite précise : l’arrêté du 7 avril 1981 relatif aux dispositions techniques applicables aux piscines précise que la teneur maximale en chlore combiné dans l’eau est fixée à 0,6 mg/L. les maîtres-nageurs qui surveillent le taux de « chlore combiné » ne mesurent pas le désinfectant, ils traquent précisément cette chloramine qui fait pleurer les yeux des petits comme des grands.
La prochaine fois que vos yeux piquent en sortant du grand bain, résistez à l’envie d’incriminer le produit d’entretien. Le vrai coupable, c’est la chimie collective d’une piscine bondée un dimanche après-midi, où chacun apporte, sans le vouloir, sa petite dose d’azote organique. Direction la douche avant le plongeon : c’est encore le geste le plus efficace, gratuit et sous-estimé, contre les yeux rouges de fin de baignade.
Sources : quebecscience.qc.ca | bioderma.fr