La vaseline dans le tube, le short court en nylon, les Nike à scratch : les coureurs des années 80 avaient leurs rituels, et le geste de l’enduit grasse appliquée en grande quantité avant de partir au jogging en faisait partie intégrante. Mais ce n’était pas pour les genoux. C’était pour la peau. Et là réside tout le malentendu, parce que les vrais problèmes de genoux, eux, venaient d’ailleurs.
À retenir
- Un geste rituel universellement pratiqué cachait une méconnaissance totale de la biomécanique du coureur
- Les genoux des années 80 ont payé le prix d’une erreur majeure que personne n’a vue venir
- La science moderne révèle enfin ce que la vaseline n’a jamais pu corriger
Le tube de vaseline, un accessoire de vestiaire avant d’être une mode
En France, le phénomène du jogging s’installe à la fin de l’année 1978, porté par une vague venue des États-Unis. En 1979, notre pays comptait moins de 500 coureurs réguliers recensés par la FFA. La pratique, venue des États-Unis et portée par des marques comme Nike, fait ensuite une percée en France dans les années 1980 et 1990. Des milliers de néophytes débarquent sur les trottoirs, équipés d’un enthousiasme sincère et d’une paire de chaussures souvent inadaptée.
Dans ce contexte, la vaseline n’était pas un produit de soin dermatologique élaboré. C’était le remède de base contre la grande plaie des longues distances : le frottement, résultat de l’abrasion qui survient quand la peau se frotte contre elle-même ou contre les vêtements. En course à pied, cela touche principalement les cuisses, les aisselles et les tétons. En courant, ces mouvements entraînent localement une augmentation de la circulation sanguine cutanée qui provoque une sensation d’échauffement, puis, si le mouvement persiste, une sortie de liquide plasmatique avec libération de substances provoquant des douleurs et décollement cutané.
Le geste était simple : investir dans un pot de vaseline ou de crème anti-frottements, puis en appliquer sur les zones sensibles, tétons, aisselles, aine. Bref, partout où ça frotte. Les coureurs d’aujourd’hui font la même chose, souvent avec des produits plus sophistiqués, mais le principe est strictement identique. La vaseline est peut-être ce qu’il y a de plus efficace. On peut utiliser une crème anti-frottement spéciale, mais c’est exactement la même chose, sauf que c’est plus cher.
Ce que la vaseline ne protégeait pas vraiment
Le titre de cet article le sous-entend : les genoux des coureurs des années 80 ont souffert. Pas à cause de la vaseline, ni malgré elle. À cause du manque de connaissances en biomécanique et d’équipements souvent trop rudimentaires. Entre 35 et 55 % des « runners » sont victimes chaque année d’une blessure plus ou moins sérieuse. Les plus fréquentes sont la tendinopathie d’Achille, les périostites tibiales, le syndrome fémoro-patellaire, le syndrome de la bandelette ilio-tibiale et l’aponévrosite plantaire.
Le syndrome de la bandelette ilio-tibiale, dit « de l’essuie-glace », mérite une attention particulière. C’est une affection commune chez les coureurs qui se manifeste par une douleur sur la face externe du genou, souvent aggravée par l’activité physique. Ce syndrome représente environ 12 % des blessures de course. La répétition des foulées, en particulier sur des terrains inclinés ou irréguliers, augmente le frottement de la bandelette et favorise l’inflammation et la douleur. Les rues pavées parisiennes des années 80, parcourues avec une biomécanique jamais analysée et des chaussures sans drop progressif, étaient un terrain idéal pour ce type de pathologie.
Cette douleur latérale du genou survient après quelques kilomètres, habituellement 3 à 4, et peut faire stopper la sortie. Elle s’atténue à l’arrêt et disparaît en 24 à 48 heures. Piège classique : le coureur reprend, la douleur revient au même kilomètre. Ces symptômes se reproduisent à chaque reprise d’activité sportive avec un scénario identique. Le coureur lui-même exprime souvent cette régularité dans la douleur.
Ce que les années 80 n’avaient pas compris sur les genoux
La grande erreur de l’époque tenait à la posture et à la chaussure. Lors d’une prise d’appui talon, le coureur attaque le sol jambe tendue, talon en premier. Dès lors, l’onde de choc se propage dans les structures osseuses. Les premières chaussures de running grand public, conçues pour l’esthétique autant que la performance, renforçaient précisément cette attaque talon. Résultat : des contraintes répétées sur les genoux à chaque foulée, sans que personne ne songe vraiment à les corriger.
Des chaussures inadaptées, le mauvais maintien du pied ou le manque d’amorti peuvent contribuer à des déséquilibres biomécaniques qui rendent la bandelette ilio-tibiale plus vulnérable aux blessures. Une reprise soudaine d’activité physique, après une période d’inactivité, avec une augmentation soudaine de l’intensité ou de la fréquence des entraînements peut aussi être à l’origine du syndrome. Or le boom du jogging a précisément fait courir des millions de sédentaires sans aucune progression planifiée.
La science s’est depuis précisée de manière notable. Le paradigme a changé : l’ITBS est désormais considéré comme un syndrome de compression, et non de friction. Cette compréhension moderne décourage l’étirement agressif de la bandelette au profit de stratégies visant à réduire la compression via le renforcement et le contrôle moteur. En clair : s’étirer frénétiquement la bandelette comme le faisaient bon nombre de joggeurs des années 80 ne servait pas à grand-chose, voire aggravait les choses.
Pour protéger ses genoux aujourd’hui, les recommandations sont plus précises. En effectuant de petites foulées, on impose moins d’impact sur son corps. Sans courir plus vite, augmenter le nombre de pas par minute en raccourcissant chaque foulée pour atteindre une cadence entre 170 et 190 pas par minute permet de réduire la force de réaction verticale à chaque pas et donc l’impact au niveau des genoux. Des études ont montré qu’un programme de renforcement progressif de la hanche et du tronc, associé à une éducation sur la gestion de la charge, permettait à 91,7 % des coureurs de reprendre leur activité sans douleur et sans récidive à 6 mois.
La vaseline, toujours au départ des marathons en 2026
Le tube de vaseline n’a pas pris une ride, lui. Des recherches récentes révèlent que 92 % des participants à un marathon expérimentent des frottements au cours de l’épreuve, avec 67 % indiquant que cela a entraîné des saignements. Quarante ans après les joggeurs du bois de Boulogne, le problème reste rigoureusement le même. Avec 3 coureurs sur 5 de marathon utilisant déjà la vaseline pour réduire les frottements, c’est un geste de running que les coureurs ont fait confiance pendant des décennies.
La vraie évolution ne concerne pas la gelée de pétrole mais tout ce qui l’entoure. Le port de vêtements bien ajustés et confectionnés dans des matières anti-transpiration, comme le polyester, le nylon et le micromodal, peut contribuer à évacuer la transpiration de la peau et à réduire les frottements bien avant d’ouvrir le tube. Bien que les frottements soient pires en conditions humides, c’est la peau sèche, plus que la peau hydratée, qui est la plus sujette aux irritations. Un détail que même les coureurs aguerris ignorent souvent.
Ce que les années 80 ont légué au running moderne n’est pas si négligeable : l’intuition que prévenir vaut mieux que soigner, appliquée généreusement avec les doigts avant de lacer ses chaussures. La méthode manquait de rigueur scientifique, mais l’instinct était bon. Le vrai problème, c’est qu’on appliquait de la vaseline sur les cuisses pendant qu’on massacrait ses genoux sur du bitume, et personne ne faisait le lien entre les deux.
Sources : lacliniqueducoureur.com | podologueparis7.com