Écrire « marche en groupe » ou « marche accompagnée » sur une ordonnance n’a rien d’une lubie. C’est une pratique installée depuis des années dans le système de santé britannique, où les médecins en Angleterre orientent chaque année plus d’un million de patients vers des clubs de jardinage, des groupes de musique, un soutien au logement, et d’autres activités non médicales pour améliorer leur bien-être. Parmi ces prescriptions, la marche accompagnée occupe une place particulière. Deux mécanismes agissent en même temps chez le patient qui enfile ses baskets pour rejoindre un groupe : l’effort physique d’un côté, la reconnexion sociale de l’autre. Et c’est cette combinaison, pas l’un ou l’autre isolément, qui explique pourquoi les autorités sanitaires britanniques y croient autant.
À retenir
- Pourquoi les médecins britanniques prescrivent-ils davantage une marche de groupe qu’une marche solitaire ?
- Quel effet invisible explique les réductions de 59% de dépression et 45% d’anxiété mesurées dans les études ?
- Comment un simple rendez-vous hebdomadaire avec un groupe peut-il transformer la trajectoire de santé mentale d’une personne ?
Une pratique structurée, pas un simple conseil de bon sens
Le terme officiel est « social prescribing ». Ces activités soutiennent des patients confrontés à des problèmes sociaux qui affectent leur santé : solitude, deuil, difficultés financières, logement, emploi, ou tout autre facteur. Le mécanisme administratif repose sur une figure méconnue en France : le « link worker ». Ce professionnel agit comme un navigateur communautaire ; il passe du temps à comprendre les intérêts, les motivations et les ressources d’un patient, puis co-construit avec lui un plan de traitement impliquant des activités communautaires adaptées à ces priorités. Concrètement, un généraliste britannique ne se contente pas de dire « bougez plus ». Il oriente vers un dispositif précis, avec un interlocuteur dédié qui suit le patient dans la durée.
Le dispositif s’est construit progressivement. Dès 2018, le gouvernement annonçait que d’ici 2023, les médecins seraient encouragés à utiliser la prescription sociale pour orienter les patients vers des cours de cuisine, des clubs de marche et des groupes d’art. Quatre ans plus tard, l’État a mis les moyens : 12,7 millions de livres ont été attribués à 11 autorités locales anglaises pour financer ces prescriptions sociales, ainsi que des projets comme la formation au cyclisme pour adultes, des groupes de marche et des prêts de vélos sans intérêt. L’objectif affiché était clair : surveiller l’impact de ces activités sur la santé des individus, notamment la réduction des rendez-vous chez le généraliste et de la dépendance aux médicaments.
Le premier mécanisme : un effort physique qui ne coûte rien
La marche reste l’activité la plus simple à prescrire, pour une raison logistique évidente. Parmi les activités physiques, la marche convient particulièrement bien aux personnes âgées, car elle est facile et sûre à intégrer dans la vie quotidienne. Aucun équipement, aucune compétence technique, aucun risque de blessure comparable à d’autres sports. Sur le plan clinique, les résultats obtenus dans certains essais contrôlés sont frappants : une étude multicentrique menée en soins primaires a montré que marcher en groupe deux jours par semaine pendant quatre mois a réduit la dépression clinique et l’anxiété de 59 % et 45 % respectivement. Ce genre de chiffre, obtenu dans un essai randomisé, dépasse largement ce qu’on attendrait d’un simple effet placebo lié à la sortie en plein air.
Mais l’effort physique seul n’explique pas tout. Une revue de littérature récente introduit d’ailleurs un concept qui mérite qu’on s’y attarde : la « dose sociale », par opposition à la seule « dose d’exercice ». L’activité physique en groupe est apparue comme une approche potentiellement extensible pour réduire la solitude, mais les effets des interventions restent hétérogènes et ne s’expliquent pas uniquement par la dose d’exercice. En clair : deux personnes qui parcourent la même distance à la même vitesse n’obtiennent pas le même bénéfice si l’une marche seule et l’autre entourée. C’est précisément là que le second mécanisme entre en jeu.
Le second mécanisme : le lien social comme véritable principe actif
Une étude portant sur des adultes de plus de 65 ans a comparé la marche solitaire à la marche accompagnée, et les résultats tranchent nettement. L’activité physique pratiquée avec quelqu’un offre davantage d’occasions d’interaction sociale, comparée à l’activité physique solitaire. Les chercheurs évoquent même un cadre théorique précis, le modèle tripartite de l’identification au groupe, selon lequel le fait de s’identifier et de se sentir attiré socialement par des membres du groupe partageant des intérêts et des objectifs communs pendant l’activité physique est efficace pour réduire la solitude.
Une étude qualitative menée en Écosse, sur des marches de santé en groupe organisées en extérieur, détaille comment ce mécanisme fonctionne concrètement. Faire partie de la marche en groupe favorise des interactions interpersonnelles informelles à travers un mélange spontané pendant et après la marche, et cette structure programmée contrecarre la solitude, engendre une anticipation agréable de contacts réguliers avec autrui, soutient l’activité physique et favorise la cohésion de groupe. La marche devient alors un prétexte autant qu’un objectif : le rendez-vous hebdomadaire structure la semaine, et l’attente de retrouver le groupe compte presque autant que les calories brûlées.
Un programme londonien baptisé « Walk and Talk for Your Life », développé à l’origine dans l’est de Londres puis testé en ligne pendant le confinement, illustre l’ampleur possible de cet effet combiné. Sur dix semaines, le programme a entraîné une réduction de la solitude de 26 %, une réduction de la dépression de 34 % et une réduction de l’anxiété de 35 %. Le chercheur à l’origine du projet soulignait d’ailleurs que la réduction de la dépression et de l’anxiété n’était pas la découverte la plus originale, contrairement à celle de la solitude, alors que de nombreuses études sur trente ans montraient que les interventions d’exercice en groupe ne parvenaient généralement pas à réduire la solitude.
Ce que ça change concrètement, en France comme ailleurs
Le système britannique a un avantage structurel : la prescription sociale y est financée nationalement par le service public de santé, ce qui permet un suivi et une évaluation à grande échelle. Rien n’empêche cependant de reproduire le principe sans ordonnance officielle. Rejoindre un groupe de marche existant, dans son quartier ou via une association sportive locale, active les deux mêmes leviers : la dépense physique régulière et la régularité d’un rendez-vous social qui ne dépend pas de la motivation du jour. La nuance à retenir tient justement à cet ordre des priorités : plusieurs chercheurs insistent sur le fait que c’est la qualité de l’interaction au sein du groupe, bien plus que la distance parcourue, qui détermine l’ampleur du bénéfice sur l’humeur et le sentiment d’isolement.
Sources : frontiersin.org | upworthy.com