Trente mille adultes suivis pendant plus d’une décennie à Copenhague, et un verdict sans appel : ceux qui pédalaient pour aller travailler mouraient moins souvent, peu importe le reste de leur activité physique. Dans une étude portant sur plus de 30 000 personnes, celles qui se rendaient au travail à vélo avaient 40 % moins de risques de mourir pendant la période de suivi, quelle que soit la quantité d’activité physique pratiquée en dehors du trajet. Pas de salle de sport, pas de tapis de course, pas de cours de HIIT à 6h30 du matin. Juste un vélo, une route, et la ville qui défile.
À retenir
- Une découverte danoise qui remet en question tout ce qu’on croyait savoir sur le sport et la santé cardiaque
- Le trajet quotidien à vélo surpasse miraculeusement des années d’abonnement à la salle de sport
- L’intensité battue par la constance : ce que 35 minutes tranquilles chaque jour accomplissent réellement
Le chiffre qui a fait basculer la recherche danoise
L’étude en question, menée par le chercheur Lars Bo Andersen et son équipe à l’Institut des sciences de l’exercice et du sport de l’Université de Copenhague, reste une référence près d’un quart de siècle après sa publication. Elle a suivi 13 375 femmes et 17 265 hommes sur plusieurs années, et ceux qui pédalaient régulièrement, notamment pour se rendre au travail, vivaient plus longtemps. Le résultat central, cité depuis dans des dizaines de méta-analyses : les hommes et les femmes qui se rendaient au travail à vélo avaient un risque de mortalité inférieur de 39 % après ajustement multivarié incluant l’activité physique de loisir.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Les chercheurs n’ont pas comparé des sportifs à des sédentaires purs. Ils ont isolé l’effet du seul trajet domicile-travail, en neutralisant statistiquement tout ce que les participants faisaient par ailleurs, sport, jardinage, marche de loisir. Résultat : le vélo-commute apportait un bénéfice propre, indépendant du reste. un cadre qui prend son vélo tous les matins sans jamais mettre les pieds dans une salle affiche un profil de risque cardiovasculaire meilleur qu’un abonné à la muscu qui prend sa voiture pour aller travailler.
L’intensité compte plus que la durée du trajet
Une autre analyse issue de la même cohorte, la Copenhagen City Heart Study, a poussé le raisonnement plus loin en s’intéressant non plus à la simple pratique du vélo, mais à son intensité. Sur 5 106 hommes et femmes en bonne santé âgés de 21 à 90 ans, suivis en moyenne 18 ans, les chercheurs ont observé une association inverse significative entre l’intensité du vélo et le risque de mortalité toutes causes et de maladie coronarienne, mais seulement une association faible avec la durée du trajet. Concrètement, pédaler vite pendant 20 minutes protège davantage que pédaler mollement pendant 45 minutes.
Les chiffres sur l’espérance de vie donnent le vertige. Les hommes qui pédalaient à intensité rapide survivaient 5,3 ans de plus, et ceux à intensité moyenne 2,9 ans de plus, que ceux qui pédalaient lentement. Chez les femmes, l’écart était de 3,9 et 2,2 ans respectivement. Un trajet de 35 minutes, fait à allure tranquille en discutant avec un collègue, n’a donc pas la même valeur cardiovasculaire qu’un même trajet avalé en danseuse pour ne pas être en retard à une réunion. La bonne nouvelle, c’est que la plupart des trajets urbains, avec leurs feux rouges, leurs pistes cyclables et leurs à-coups, imposent naturellement des variations d’intensité qui se rapprochent d’un entraînement fractionné sans qu’on s’en rende compte.
Ce que confirment les études plus récentes
Ce constat n’est pas resté isolé dans les archives scandinaves. Une étude publiée dans la revue Circulation en 2016, portant cette fois sur 45 264 participants ayant répondu à un questionnaire sur le vélo-commute lors d’un second examen entre 1999 et 2003, a confirmé le lien entre pratique du vélo et réduction du risque coronarien, au point que les auteurs concluent que leurs résultats soutiennent un encouragement large à pratiquer le vélo comme approche de prévention de la maladie coronarienne. Un second travail publié la même année dans PLOS Medicine, portant sur les Danois de la cohorte Diet, Cancer and Health, a même établi une relation dose-réponse assez nette entre minutes de vélo hebdomadaires et risque de diabète de type 2, avec des hazard ratios qui diminuent progressivement à mesure que le volume de pédalage augmente, passant de 1 pour les non-cyclistes à 0,80 pour ceux qui cumulent plus de 300 minutes par semaine. Ramené à un rythme de travail classique, cinq allers-retours par semaine, cela correspond grosso modo à des trajets quotidiens d’une trentaine de minutes, soit à peu près le temps qu’un Copenhagois moyen passe sur sa selle chaque jour pour rallier son bureau.
Le message qui se dégage de ce corpus danois, cohérent sur plus de deux décennies de recherche, tient en une idée simple : la protection cardiovasculaire ne vient pas d’une séance ponctuelle et intense, mais de la répétition d’un effort modéré intégré à la routine. Pas besoin de viser la performance, ni de rentrer trempé de sueur au bureau. Le vélo-trajet fonctionne précisément parce qu’il ne demande aucune volonté particulière un mardi matin pluvieux, il est déjà calé dans l’emploi du temps.
Reste un bémol que les chercheurs eux-mêmes ne balaient pas sous le tapis : le vélo urbain expose aussi à un risque accru d’accident par rapport à la marche ou aux transports en commun. Une étude écossaise publiée par l’Université de Glasgow a chiffré ce compromis avec précision, en estimant que sur 1000 personnes qui intègrent le vélo à leur trajet pendant 10 ans, on observerait 26 blessures supplémentaires, mais 15 cancers, 4 événements cardiaques et trois décès en moins. La balance penche largement du bon côté, à condition de rouler sur des pistes séparées et de porter un minimum d’équipement visible. Le vélo protège le cœur, mais ne dispense pas de regarder où l’on met ses roues.
Sources : insee.fr | journals.plos.org